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Au Maroc, la transhumance résiste encore… mais pour combien de temps ?

Dans les montagnes de l’Atlas, certaines familles continuent de suivre les chemins de la transhumance, héritage ancestral fondé sur l’équilibre entre l’homme, l’animal et la terre. Aujourd’hui, sous la pression du changement climatique, de l’exode rural et de la précarité, ce mode de vie millénaire est fragilisé. Combien de temps pourra-t-il encore perdurer ?

Portrait authentique d'un jeune garçon nomade de la tribu Aït Atta souriant, portant un chèche orange traditionnel, assis près d'un puits pastoral en pierre avec ses dromadaires dans un paysage de hamada rocailleuse du Sud marocain.

Longtemps considéré comme marginal ou archaïque, le pastoralisme est aujourd’hui reconnu à l’échelle mondiale comme un pilier essentiel de la durabilité des territoires.

L’Assemblée générale des Nations Unies a ainsi proclamé l’année 2026 Année internationale des parcours et des éleveurs pastoraux, soulignant l’importance de ces espaces qui couvrent près de la moitié des terres de la planète. Ces parcours abritent une biodiversité exceptionnelle et assurent la subsistance de millions de communautés pastorales, détentrices de savoirs locaux et autochtones précieux, transmis de génération en génération.

Au Maroc, cette reconnaissance internationale fait écho à une réalité fragile.

Silhouettes d'une caravane de dromadaires de bât lors d'une transhumance nomade sur les crêtes du Haut Atlas, se découpant contre un soleil levant doré dans un paysage de montagne sauvage et désertique.

La famille Ben Youssef vient d’achever un périple de plus de quinze jours depuis le Jbel Saghro, dans l’Anti-Atlas. Une migration saisonnière éprouvante, jalonnée de bivouacs, de longues marches et d’attentes incertaines, jusqu’à atteindre Igourdane, vaste pâturage collectif de près de 12 000 hectares. Ici, chèvres, moutons, dromadaies et ânes passeront l’été à se nourrir d’herbes fraîches, loin des chaleurs extrêmes du sud.

Ces terres sont appelées Agdal, un mot amazigh signifiant « interdit » ou « protégé ». Depuis des siècles, ce système de gestion communautaire régule l’accès aux pâturages. Chaque printemps, l’agdal est fermé afin de permettre la régénération de la végétation. Ce n’est qu’en été que les troupeaux sont autorisés à y entrer, selon des règles strictes définies collectivement par les tribus locales.

Dans tout le Maroc, des montagnes de l’Atlas aux marges sahariennes, les agdals ont longtemps permis de préserver les sols, la biodiversité et les moyens de subsistance des communautés pastorales. Un équilibre fragile, fondé sur la transmission orale, la solidarité et une connaissance fine des cycles naturels.

Mais aujourd’hui, cet équilibre vacille.

Texte alternatif Scène de transhumance nomade au lever du soleil dans le Haut Atlas : un berger guide son troupeau de moutons à travers une vaste plaine d'altitude, baignée par une lumière rasante créant un jeu d'ombres spectaculaire sur les sommets environnants.

« Les saisons ne sont plus les mêmes », confie Lahssen, le père de famille. Les sécheresses se répètent, les pluies deviennent imprévisibles. Le changement climatique accentue une précarité déjà ancienne : manque d’accès à l’eau, hausse du coût des aliments pour le bétail, absence de services de base.
Face à ces difficultés, de plus en plus de familles renoncent à la transhumance. Les jeunes partent vers les villes, attirés par l’école, le travail salarié ou simplement une vie moins rude.

Résultat : les agdals se vident. Et lorsqu’ils ne sont plus respectés, les conséquences sont immédiates : surpâturage, érosion des sols, disparition progressive de certaines espèces végétales. Ce système ancestral, pourtant reconnu par de nombreux chercheurs comme un modèle de gestion durable, risque de disparaître dans l’indifférence.

Ironie de l’histoire : au moment même où la planète cherche des solutions face à la crise écologique, les pratiques pastorales traditionnelles démontrent leur pertinence. Plusieurs études montrent que les territoires gérés par des communautés locales et autochtones concentrent aujourd’hui une part majeure de la biodiversité mondiale. Les agdals marocains en sont un exemple emblématique.

Pourtant, leur reconnaissance institutionnelle reste limitée.

Une scène de bivouac lors de la transhumance nomade dans le Haut Atlas : deux hommes en turbans traditionnels préparent un feu de camp au sol tandis qu'une petite fille en costume local observe, entourés de leurs dromadaires de bât dans un paysage de montagne sauvage.

Dans le campement, au crépuscule, les chèvres rentrent lentement. Les montagnes se teintent d’orange et de violet. Les gestes sont anciens, répétés depuis des générations. Mais l’avenir, lui, est incertain.
« Je veux que mes enfants aient une meilleure vie », explique Lahssen, qui a choisi d’envoyer ses filles à l’école, rompant avec la tradition. Un choix intime, révélateur d’un basculement plus large.

Si la transhumance venait à disparaître, ce ne serait pas seulement un mode de vie qui s’éteindrait, mais un savoir précieux sur la manière d’habiter durablement des territoires fragiles.
Dans les montagnes marocaines, la question n’est plus de savoir si ce monde change mais s’il sera encore là demain.

Auteur

Saïd Marghadi

Publié le

24 Jan, 2026

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