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Le tourisme de la rencontre : une promesse à moitié tenue

Cette rencontre est profondément asymétrique. Nous voyageons librement vers des territoires dont les habitants ne pourraient, dans bien des cas, venir nous rendre visite. Si le tourisme veut revendiquer une utilité sociale et culturelle, il devra assumer cette dimension.

Un groupe de randonneurs debout sur une crête rocailleuse et aride, les bras levés vers le ciel bleu, célébrant leur ascension lors d'une excursion en plein air.

© photo - Guillemette Cornefert

« Inch'allah. »

C'est souvent ainsi qu'un guide répond lorsqu'un enfant français ( ou autre), les larmes aux yeux au moment du départ, l'invite à venir lui rendre visite à Paris. Un « Inch'allah » poli, chaleureux, qui signifie pourtant bien souvent : non. Ou plus exactement : probablement jamais.

J'ai assisté à cette scène des dizaines de fois. En Égypte, au Maroc et ailleurs. Entre un guide et une famille, entre un guide et ses clients, entre le personnel d'un Ecolodge et des voyageurs avec lesquels s'étaient tissés de véritables liens. Pendant quelques jours, on partage des repas, des histoires, des éclats de rire. On apprend les prénoms des enfants, les habitudes des parents. La rencontre semble sincère. Puis vient le moment du départ.

L'enfant, lui, ne comprend pas pourquoi cette relation ne pourrait pas continuer. Il ignore encore ce que cache le sourire embarrassé des adultes.

Car pour partir en France, son guide devra franchir un parcours semé d'obstacles : constituer un dossier complexe, démontrer qu'il dispose de ressources suffisantes, prouver qu'il a toutes les raisons de rentrer chez lui et convaincre l'administration qu'il ne représente aucun « risque migratoire ». Malgré cela, il y a de fortes chances que sa demande soit refusée, souvent sans explication justifiée.

Le passeport de cet enfant lui ouvre les portes de près de 185 pays. Celui de son guide à peine une vingtaine.

Cette réalité n'est pas un détail. Elle est au cœur même de ce que nous appelons la rencontre touristique.

Depuis des années, le secteur du voyage célèbre l'ouverture au monde, la découverte de l'autre, l'échange entre les cultures. Ces promesses sont omniprésentes dans les brochures, les campagnes de communication et les discours institutionnels. Pourtant, une part essentielle de l'histoire est rarement racontée : cette rencontre est profondément asymétrique.

Nous voyageons librement vers des territoires dont les habitants ne pourraient, dans bien des cas, venir nous rendre visite. Nous parlons d'échanges alors que les possibilités de circulation sont loin d'être réciproques. Nous mettons en scène la proximité humaine sans toujours reconnaître les frontières invisibles qui la limitent.

Faut-il pour autant cesser de voyager ? Certainement pas.

Mais voyager devrait aussi signifier regarder le monde tel qu'il est, avec ses beautés autant qu'avec ses contradictions. Un voyage qui marque durablement n'est pas seulement celui qui offre des paysages spectaculaires ou des souvenirs agréables. C'est aussi celui qui nous confronte à des questions inconfortables.

C'est là que les professionnels du tourisme ont une responsabilité particulière. Leur rôle ne devrait pas se limiter à vendre une destination ou à construire des récits séduisants. Ils peuvent aussi contribuer à donner du sens au voyage, à éclairer les réalités sociales, économiques et politiques qui façonnent les territoires et les vies de ceux qui y vivent.

Le storytelling touristique est souvent utilisé pour embellir, simplifier ou rendre désirable. Il pourrait tout autant servir à révéler, à contextualiser, à humaniser. Non pas pour culpabiliser le voyageur, mais pour lui permettre de comprendre davantage ce qu'il découvre.

Dans un monde saturé d'images, de récits formatés et d'authenticité mise en scène, la véritable valeur du voyage réside peut-être dans sa capacité à nous rapprocher du réel. Un réel parfois complexe, parfois dérangeant, mais toujours plus riche que les cartes postales.

Si le tourisme veut continuer à revendiquer une utilité sociale et culturelle, il devra assumer cette dimension. Sinon, il risque de n'être qu'une industrie de plus, habillée de labels vertueux et de discours bienveillants.

À l'heure où l'artificiel gagne du terrain dans nos expériences comme dans nos récits, il est peut-être temps de redonner sa place à ce qui est vrai.

Auteur

Saïd Marghadi

Publié le

1 Juin 2026

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